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Quelle est l'origine de l'expression « Play gooseberry » ?

La signification de l'expression

« play gooseberry » désigne le fait de tenir la chandelle, c'est à dire d'être présent, souvent malgré soi, comme tiers gênant auprès d'un couple.

Quelle est l'origine de cette expression ?

Quelle est l’origine de l’expression « play gooseberry » ?

Avant d’aborder l’origine de « play gooseberry », il convient de se demander pourquoi la groseille à maquereau se nomme ainsi en anglais, gooseberry, littéralement « baie d’oie ». L’Oxford English Dictionary, pourtant la meilleure source sur l’origine des mots, avance quelques hypothèses sans trancher. Il pourrait s’agir d’une déformation de « gorseberry », plausible puisque les buissons de groseilliers ressemblent superficiellement à l’ajonc (gorse), ou bien d’une déformation de « groseberry », issu du mot français « groseille ». Finalement, les auteurs du dictionnaire abandonnent et concluent :

The grounds on which plants and fruits have received names associating them with animals are commonly inexplicable.

[Les raisons pour lesquelles plantes et fruits ont reçu des noms les associant à des animaux demeurent généralement inexplicables.]

Revenons à l’expression « play gooseberry ». Elle est surtout employée au Royaume-Uni et y paraît même quelque peu désuète. Ailleurs dans le monde anglophone, on lui préfère « being the third wheel », de sens proche. Lorsque « play gooseberry » a été forgée, au XIXe siècle en Angleterre, elle désignait le fait de servir de chaperon à un couple. Dans les milieux bourgeois de l’époque, il était largement admis qu’une femme de bonne réputation ne pouvait rester seule en compagnie d’un homme en âge de se marier sans que cela soit inconvenant. Plus récemment, l’expression en est venue à désigner toute personne présente, volontairement ou non, comme tiers gênant auprès d’un couple qui préférerait être seul, un sens proche de l’expression américaine « third wheel ».

Alors, pourquoi la groseille à maquereau ?

L’expression fait allusion au rôle du chaperon, qui devait rester présent et à portée de voix du couple amoureux tout en feignant d’être occupé à autre chose. Si la scène se déroulait à l’intérieur d’une maison, le prétexte pouvait être la couture ou la lecture ; à l’extérieur, il pouvait s’agir de cueillir des fleurs ou des fruits. « Play gooseberry » vient à l’origine de « play gooseberry picker », c’est à dire « jouer les cueilleurs de groseilles ».

La première occurrence imprimée que l’on trouve de « play gooseberry » figure dans le glossaire de l’autrice anglaise Mary Palmer, dans A Dialogue in the Devonshire Dialect, 1837 :

Gubbs, a go-between or gooseberry. ‘To play gooseberry’ is to give a pretext for two young people to be together.

[Gubbs, un entremetteur ou une groseille. « To play gooseberry » signifie fournir un prétexte pour que deux jeunes gens se retrouvent ensemble.]

Il faut noter que les convenances sociales de l’époque où « play gooseberry » fut forgée obligèrent à omettre le nom de Mary Palmer dans cet ouvrage, où elle n’apparaît que sous la mention « A Lady » (« Une dame »).

Le fait que Palmer ait présenté « play gooseberry » comme synonyme du mot d’argot « gubbs » laisse penser que l’expression était déjà connue de ses lecteurs des années 1830, et peut-être répandue depuis plusieurs années.

Un texte associant explicitement « playing gooseberry » au rôle de chaperon se trouve dans le roman de l’écrivain anglais Edmund Yates, Nobody’s Fortune, 1872 :

“Not interrupting you, I hope?” said Mr. Womersley, as he came up to Frank. “Not that you [a young couple] haven’t as much time to yourselves as you can possibly wish. I think I play my part in that remarkably well. I am never in the way; and when I am with you, I betake myself in gooseberry picking, or watch the butterflies, with a discretion seldom to be found in an old gentleman so situated.

[« Je ne vous dérange pas, j’espère ? » dit M. Womersley en s’approchant de Frank. « Non pas que vous [un jeune couple] n’ayez pas déjà tout le temps que vous pourriez souhaiter passer seuls. Je crois d’ailleurs jouer mon rôle à merveille en la matière. Je ne suis jamais dans vos pattes ; et lorsque je suis avec vous, je m’occupe à cueillir des groseilles, ou à observer les papillons, avec une discrétion que l’on trouve rarement chez un vieux monsieur placé dans une telle situation. »]

L’expression « play gooseberry » est aujourd’hui beaucoup moins employée qu’autrefois. Elle avait peu de chances de survivre au XXIe siècle, pour au moins trois raisons. D’abord, il n’est plus considéré comme socialement condamnable pour une femme de se retrouver seule en compagnie d’un homme, et l’on fait rarement appel à des chaperons. Ensuite, l’expression a été largement supplantée par « third wheel » dans la plupart des régions du monde. Enfin, les groseilliers à maquereau, autrefois courants dans les jardins anglais de l’époque victorienne, sont désormais rares, si bien que « jouer les cueilleurs de groseilles » ne parle plus guère à des gens qui n’ont jamais vu ni groseille ni groseillier.

Avant de conclure, il convient de mentionner une idée parfois avancée selon laquelle « playing gooseberry » serait liée d’une manière ou d’une autre au diable ou à des méfaits violents. Cette idée est erronée et provient d’une confusion avec une expression plus ancienne, « to play old gooseberry ». Celle-ci est définie dans le Classical Dictionary of the Vulgar Tongue de George Grose, 1796 :

He played up old gooseberry among them; said of a person who, by force or threats, suddenly puts an end to a riot or disturbance.

[Il a joué les old gooseberry parmi eux ; se dit d’une personne qui, par la force ou la menace, met brusquement fin à une émeute ou à un désordre.]

« Old gooseberry » était un nom médiéval donné au diable, et là encore, on ignore pourquoi. Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est que la ressemblance entre « playing gooseberry » et « playing old gooseberry » est purement fortuite.

Voir d’autres expressions consignées pour la première fois par le capitaine Francis Grose.

Exemples d'utilisation

  • « Je ne veux pas play gooseberry, je vous laisse tranquilles tous les deux. »
  • Chaque fois qu'ils sortaient ensemble, leur petite sœur venait play gooseberry.