Quelle est l'origine de cette expression ?
Quelle est l’origine de l’expression « Rule of thumb » ?
Dans l’imaginaire populaire, en Angleterre du moins, on prétend souvent que « rule of thumb » viendrait de la croyance selon laquelle le droit anglais autorisait un mari à battre sa femme avec un bâton, à condition que celui-ci ne soit pas plus épais que son pouce.
Le juge Francis Buller, à qui l’on attribue à tort l’origine de l’expression « Rule of thumb ».
Ce n’est pourtant pas le cas. S’il est vrai que la common law anglaise a autrefois toléré qu’un mari « corrige » son épouse avec modération (quoi que cela puisse vouloir dire), la « rule of thumb » n’a jamais été inscrite dans le droit anglais.
Ce mythe refuse pourtant de disparaître. En 1782, le juge Sir Francis Buller aurait rendu cette décision de justice, et l’année suivante, James Gillray publia une caricature satirique s’en prenant à Buller, le surnommant « Judge Thumb ». La caricature montre un homme battant une femme en fuite, tandis que Buller porte deux fagots de bâtons. La légende indique : « thumbsticks, for family correction : warranted lawful ! » (des bâtons de la taille d’un pouce, pour corriger la famille : légalité garantie !).
Tout pilier de comptoir vous racontera l’origine de cette expression, mais aura-t-il raison ?
Il semble que Buller ait été traité injustement. Il était réputé pour la sévérité de ses jugements et pour son arrogance, mais rien ne prouve qu’il ait jamais formulé la décision qui a fait sa triste renommée. Edward Foss, dans son ouvrage de référence The Judges of England, 1870, écrit qu’en dépit d’une enquête approfondie, « no substantial evidence has been found that he ever expressed so ungallant an opinion » (aucune preuve tangible n’a été trouvée qu’il ait jamais exprimé une opinion aussi peu galante).
Bien que l’expression soit d’usage courant depuis le XVIIe siècle et qu’elle apparaisse des milliers de fois dans les textes imprimés, aucun document ne l’associe à la violence conjugale avant les années 1970, lorsque cette idée fut dénoncée par des militantes féministes. Les réactions de l’époque, qui tenaient pour acquise l’existence de cette prétendue loi, ont peut-être été influencées par la caricature de Gillray, ou par la chanson des Rolling Stones « Under My Thumb », enregistrée en 1966.
L’expression elle-même circule depuis les années 1600. Sa première occurrence connue à l’écrit figure dans un sermon du puritain anglais James Durham, publié dans Heaven Upon Earth, 1658 :
“many profest Christians are like to foolish builders, who build by guess, and by rule of thumb and not by Square and Rule.” [beaucoup de chrétiens qui se disent tels ressemblent à des bâtisseurs imprudents, qui construisent au jugé et à vue de pouce, et non selon l’équerre et la règle.]
L’origine exacte de l’expression demeure inconnue. Il est probable qu’elle renvoie à l’une des nombreuses façons dont le pouce a servi à estimer des grandeurs : juger l’alignement ou la distance d’un objet en tendant le pouce devant l’œil, évaluer la température d’un brassin de bière, mesurer un pouce entre l’articulation et l’ongle, ou en travers du pouce, etc. L’expression rejoint ainsi the whole nine yards, une autre expression qui semble tirer son origine d’une forme de mesure, mais qu’on ne pourra sans doute jamais établir avec certitude. Les Allemands ont une expression similaire pour indiquer une estimation approximative : « pi mal daumen », que l’on peut traduire par « pi [3,14…] fois pouce ».
La plus ancienne utilisation de ce sens de « mesure » que j’aie pu trouver figure dans un recueil de récits amusants au titre bien fourni, Witt’s Recreations, Augmented with Ingenious Conceites for the Wittie and Merrie Medicines for the Melancholic. Publié en 1640, il contient ce quatrain :
If Hercules tall stature might be guess’d But by his thumb, the index of the rest, In due proportion, the best rule that I Would chuse, to measure Venus beauty by, Should be her leg and foot: [Si l’on pouvait deviner la haute stature d’Hercule rien qu’à son pouce, indice du reste, alors, en bonne proportion, la meilleure règle que je choisirais pour mesurer la beauté de Vénus serait sa jambe et son pied.]
La « rule of leg » n’a jamais rencontré le même succès.