Quelle est l'origine de cette expression ?
Quelle est l’origine de l’expression « pipe dream » ?
L’expression « pipe dream » fait allusion aux rêves vécus par les fumeurs de pipes à opium.
Les opiacés étaient largement consommés par les lettrés anglais aux XVIIIe et XIXe siècles. Samuel Taylor Coleridge fut l’un des plus célèbres consommateurs, et il serait difficile de prétendre que l’imagerie surréaliste d’œuvres comme Kubla Khan ne doit rien à l’opium. Lewis Carroll, bien qu’on ne lui connaisse pas d’usage personnel de la drogue, fait des allusions claires à sa consommation dans Alice’s Adventures in Wonderland. Sir Arthur Conan Doyle fait quant à lui visiter une fumerie d’opium à son héros Sherlock Holmes, mais dans un but d’enquête plutôt que de consommation.
Il est donc étonnant que « pipe dream » ne provienne d’aucune de ces sources, mais soit d’origine américaine. Les premières occurrences de l’expression proviennent toutes de la région de Chicago. La plus ancienne que j’aie trouvée date de The Chicago Daily Tribune, décembre 1890 :
“It [aerial navigation] has been regarded as a pipe-dream for a good many years.” [« Elle (la navigation aérienne) a été considérée comme une chimère pendant de nombreuses années. »]
Le premier texte imprimé associant l’expression au fait de fumer de l’opium vient de The Fort Wayne Gazette, septembre 1895 :
“There are things taking place every day in Chicago which are are devoid of rational explanation as the mysterious coinings of the novelist’s brain. Newspaper men hear of them, but in the rush for cold, hard facts, the ‘pipe stories’, as queer and unexplainable stories are called, are at a discount. Were it not for this the following incident, which can be verified by the word of several reputable men, would have long ago received the space and attention it merits instead of being consigned to the waste-basket as the ‘pipe dream’ of an opium devotee.” [« Il se produit chaque jour à Chicago des choses aussi dépourvues d’explication rationnelle que les inventions mystérieuses de l’esprit d’un romancier. Les journalistes en entendent parler, mais dans la course aux faits solides et vérifiables, ces « pipe stories », comme on appelle les histoires étranges et inexplicables, ne sont guère prisées. Sans cela, l’incident suivant, corroboré par la parole de plusieurs hommes respectables, aurait depuis longtemps reçu l’attention qu’il mérite, au lieu d’être jeté à la corbeille comme la « pipe dream » d’un adepte de l’opium. »]
[Le texte poursuit en décrivant une histoire incroyable, apparemment crue par le journaliste, dans laquelle un homme prédit en détail le suicide d’un autre. On en vient à se demander ce que fumait ce reporter.]
Dans sa pièce de 1896, Artie, A Story of the Streets and Town, le chroniqueur et dramaturge américain George Ade écrivit cette réplique :
“But then I was spinnin’ pipe dreams myself, tellin’ about how much I lose on the board and all that.” [« Mais moi aussi, je me racontais des chimères, en parlant de tout ce que je perds à la bourse et le reste. »]
Il semble clair qu’Ade s’attendait à ce que son public connaisse déjà l’expression. Il ne prend aucune peine de l’expliquer dans la pièce, alors que le sens n’aurait pas été évident autrement. On peut donc raisonnablement supposer que l’expression « pipe dream », avec le sens qu’on lui donne aujourd’hui, était d’usage courant aux États-Unis à la fin du XIXe siècle.
« Pipe dream » resta inconnue en Angleterre jusqu’à quelques années plus tard, et il est probable qu’elle y fut introduite par la romancière américaine Bettina von Hutten, installée à Londres. Dans son roman de 1904, Pam, on trouve cette phrase :
Look at the sea, and tell me if, in your wildest pipe-dream, you ever saw anything lovelier. [« Regarde la mer, et dis-moi si, dans ta plus folle chimère, tu as jamais vu quelque chose de plus beau. »]
Von Hutten eut d’ailleurs beaucoup de temps libre pour méditer sur le choix de sa patrie d’adoption : elle fut soumise à des restrictions de déplacement pendant toute la durée de la Première Guerre mondiale, car elle avait été mariée à un Allemand.
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