Quelle est l'origine de cette expression ?
« Chinese whispers » désigne une histoire qui s’est transmise le long d’une chaîne de personnes et qui s’est déformée en chemin, si bien que la version finale ne ressemble guère à la première. L’expression est britannique et provient du jeu d’enfants du même nom. Personne n’a consigné pourquoi ce nom fut choisi ; l’explication la plus probable est que « Chinese » (chinois) avait longtemps servi, dans des mots composés anglais, à marquer quelque chose d’irrégulier ou de difficile à suivre. Le jeu est bien plus ancien que son nom, et les Victoriens le connaissaient sous le nom de « Russian Scandal ».
Quelle est l’origine de l’expression « Chinese whispers » ?
L’expression « Chinese whispers » est couramment employée au Royaume-Uni et dans de nombreuses autres régions du monde anglophone, quoique moins aux États-Unis. Elle vient du jeu de société dans lequel une personne chuchote un message à son voisin, et l’histoire est ensuite transmise progressivement à plusieurs autres joueurs, les erreurs s’accumulant au fil du jeu. L’intérêt du jeu réside dans l’amusement que procure l’annonce finale du dernier joueur, qui n’a généralement plus rien à voir avec l’histoire de départ. Le jeu se joue partout dans le monde et chaque pays lui donne son propre nom ; aux États-Unis, il est ainsi le plus souvent appelé « Telephone » ou « Gossip ».
Cette restriction à l’usage britannique est attestée dans les dictionnaires. Le Longman Dictionary of Contemporary English classe « Chinese whispers » comme relevant de l’anglais britannique et le définit comme « la transmission d’une information d’une personne à une autre, puis à d’autres encore, l’information étant légèrement modifiée à chaque fois ». L’Oxford Advanced Learner’s Dictionary donne la même étiquette britannique et un sens similaire, « la situation où une information est transmise d’une personne à une autre et se trouve légèrement modifiée à chaque fois », sans même mentionner le jeu.
Le nom « Chinese Whispers » a été adopté pour ce jeu au Royaume-Uni au milieu du XXe siècle ; auparavant, il était connu sous le nom de « Russian Scandal » ou « Russian Gossip ». La raison de ce changement n’est pas claire. Certains suggèrent que l’expression serait une insulte raciale, sous-entendant que les Chinois racontent n’importe quoi. Je ne vois aucune raison de le croire. Les Anglais ne sont pas particulièrement mal disposés envers les Chinois : bien d’autres peuples occupent une place plus haute sur la liste noire britannique. Je pense que la décision de l’inventeur de l’expression tenait davantage au fait que la langue chinoise paraissait plus incompréhensible aux oreilles anglaises que le russe. S’il existe un stéréotype racial inhérent à l’expression, il tiendrait plutôt à l’idée que les Chinois seraient impénétrables.
Quelle qu’en soit la raison, cette appellation suit une habitude bien ancrée de l’anglais. L’Online Etymology Dictionary, dans son entrée consacrée à « Chinese », note que l’adjectif, employé comme modificateur, « peut suggérer la complexité ou l’irrégularité », et il date l’expression « Chinese fire-drill », désignant une scène chaotique où des gens s’agitent sans but, de 1962 dans l’argot militaire américain. Le Green’s Dictionary of Slang est plus direct sur l’origine de cette habitude. Il range « Chinese » parmi les stéréotypes raciaux employés dans l’argot anglais, et précise que ce modificateur « implique toujours que quelque chose est légèrement décalé, que ce soit physiquement, moralement ou autrement ». « Chinese whispers » appartient à ce groupe de mots composés, quelle qu’en soit l’origine exacte.
C’est pour cette raison que certaines publications britanniques évitent désormais ce nom. Le guide de style du Guardian et de l’Observer le liste à la lettre C avec l’instruction sans appel « à éviter, sauf en citation directe ». Les dictionnaires cités plus haut continuent pourtant de traiter le terme comme de l’anglais britannique ordinaire, ce qui montre que l’objection porte sur le nom lui-même plutôt que sur le jeu ou sur son sens.
La période « Russian Scandal » est bien documentée. En 1890, l’archéologue le général Pitt-Rivers utilisa ce jeu comme analogie lors d’une conférence au Blackmore Museum de Salisbury, pour expliquer comment les motifs ornementaux se déforment au fil des copies successives. L’extrait publié par le Pitt Rivers Museum de l’université d’Oxford décrit « a game called “Russian Scandal”, in which one person introduces a short story, consisting of a few sentences and repeats it in a whisper to his neighbour, who in his turn repeats it to a third person, and so on in succession, until the last person of the party is made to repeat the story, as he heard it from the one before him » [un jeu appelé « Russian Scandal », dans lequel une personne introduit une courte histoire, composée de quelques phrases, et la répète en chuchotant à son voisin, qui à son tour la répète à une troisième personne, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le dernier de la compagnie soit amené à répéter l’histoire telle qu’il l’a entendue de la personne précédente]. C’est exactement le jeu tel qu’il se joue aujourd’hui, sous son ancien nom, trois quarts de siècle avant que le nouveau n’apparaisse dans la presse.
La première attestation imprimée du nom se trouve dans le journal anglais The Guardian, en mars 1964 :
The children’s game of ‘Chinese whispers’… in which whispered messages were passed around the room and the version which came back to the starting point bore no relation to the original message. [Le jeu d’enfants du « Chinese whispers »… dans lequel des messages chuchotés circulaient dans la pièce, et la version qui revenait au point de départ n’avait plus aucun rapport avec le message original.]
L’usage de l’expression dans un sens plus général, pour décrire la déformation quotidienne des récits, n’est apparu que dans les années 1980. Il commença à se répandre dans la presse écrite et dans les forums Usenet en 1989. C’était probablement une conséquence de l’utilisation de « Chinese Whispers » comme titre d’un morceau de l’album Stereotomy, paru en 1985, du groupe de rock anglais The Alan Parsons Project.