Quelle est l'origine de cette expression ?
« A picture is worth a thousand words » signifie qu’une seule image peut porter une idée qu’il faudrait de longues explications écrites pour transmettre. C’est une formule publicitaire américaine des années 1910 et 1920, et non un proverbe chinois. La même idée se retrouve souvent sous les formes « a picture tells a thousand words » ou « a picture paints a thousand words ».
Quelle est l’origine de l’expression « A picture is worth a thousand words » ?
Cet article compte 471 mots et deux images, à vous de choisir.
Cette expression est apparue aux États-Unis au début du XXe siècle. On en attribue largement l’introduction à Frederick R. Barnard, qui publia un texte vantant l’efficacité des images dans la publicité, intitulé « One look is worth a thousand words » [« Un regard vaut mille mots »], dans Printer’s Ink, en décembre 1921. Barnard affirmait que l’expression venait d’orient, ajoutant : « so said a famous Japanese philosopher, and he was right » [« c’est ce qu’a dit un célèbre philosophe japonais, et il avait raison »].
Printer’s Ink publia une autre version de l’expression en mars 1927, suggérant cette fois une origine chinoise :
“Chinese proverb. One picture is worth ten thousand words.” [« Proverbe chinois. Une image vaut dix mille mots. »]
L’escalade arbitraire de « mille » à « dix mille », et le glissement du Japon vers la Chine comme source, éveillent les soupçons quant à cette origine. En réalité, Barnard n’a pas inventé l’expression : sa seule contribution fut la suggestion erronée d’une origine japonaise ou chinoise. Cela a nourri une autre croyance populaire, selon laquelle l’expression aurait été forgée par Confucius. L’idée cadre bien avec le style pseudo-chinois du « Confucius dit », mais cette origine chinoise fut une pure invention.
De nombreuses choses avaient déjà été jugées « valoir dix mille mots » bien avant que les images ne s’en mêlent, par exemple :
“One timely deed is worth ten thousand words” [« Un acte opportun vaut dix mille mots »], The Works of Mr. James Thomson, 1802.
“That tear, good girl, is worth, ten thousand words” [« Cette larme, bonne fille, vaut dix mille mots »], The Trust: A Comedy, in Five Acts, 1808.
“One fact well understood by observation, and well guided development, is worth a thousand times more than a thousand words” [« Un fait bien compris par l’observation et une réflexion bien guidée vaut mille fois plus que mille mots »], The American Journal of Education, 1858.
L’idée qu’une image peut exprimer ce que de nombreux mots peineraient à rendre fut formulée par un personnage du roman d’Ivan S. Tourgueniev, Pères et fils, en 1862 :
“The drawing shows me at one glance what might be spread over ten pages in a book.” [« Le dessin me montre en un seul coup d’œil ce qui pourrait s’étaler sur dix pages d’un livre. »]
Une idée similaire fut très largement diffusée aux États-Unis dès le début du XXe siècle, dans les publicités pour les Doan’s Backache Kidney Pills, qui montraient un homme se tenant le dos, accompagnées du texte « Every picture tells a story » [« Chaque image raconte une histoire »].
Aucun de ces deux exemples ne mène directement à « a picture is worth a thousand words ». On ignore qui a marié « worth ten thousand words » à « picture », mais on sait que l’expression est d’origine américaine. Elle commença à être utilisée assez fréquemment dans la presse américaine à partir des années 1920. Le premier exemple que l’on puisse trouver provient du texte d’une conférence donnée par le rédacteur en chef Arthur Brisbane devant le Syracuse Advertising Men’s Club, en mars 1911 :
“Use a picture. It’s worth a thousand words.” [« Utilisez une image. Elle vaut mille mots. »]
Ce petit essai atteint 471 mots. Peut-être aurais-je dû dessiner la moitié d’une image à la place ?
La conférence de Brisbane atteignit le milieu de la publicité en quelques semaines. Printers’ Ink du 20 avril 1911 en publia des extraits sous le titre « Newspaper Copy That People Must Read » [« Des textes de journaux que les gens doivent lire »], présentés comme une allocution devant le club publicitaire de Syracuse, et le conseil y figure en entier : « Use a picture. It’s worth a thousand words. Use a picture with five words, a comparison in thirty words. » [« Utilisez une image. Elle vaut mille mots. Utilisez une image avec cinq mots, une comparaison en trente mots. »] Cela s’inscrit dans un passage consacré au pouvoir de la comparaison, aux côtés de l’exemple de Brisbane d’un caillou photographié qui devient un grain de sable à côté d’une mouche, et un rocher sous un homme à cheval : « If I take out the fly and put a man on horseback on top of the pebble you say it is a bowlder. » [« Si j’enlève la mouche et que je place un homme à cheval au-dessus du caillou, vous direz que c’est un rocher. »] La formule fut aussitôt reprise dans le milieu. Une lettre parue dans Printers’ Ink le 8 juin 1911, répondant à l’affirmation que l’ornement typographique n’était qu’une absurdité, la cite comme quelque chose que « Mr. Brisbane said in a recent address » [« M. Brisbane a dit dans un récent discours »].
Dès 1915, la formulation avait déjà pris la forme que Barnard emploierait six ans plus tard, et c’est Brisbane qui en recevait le crédit. Printers’ Ink du 29 juillet 1915 publiait une publicité pour le Leslie’s Illustrated Weekly Newspaper intitulée :
“A strong picture is worth ten thousand words.” - Arthur Brisbane [« Une image forte vaut dix mille mots. »]
La publicité s’appuyait sur la catastrophe de l’Eastland survenue ce mois-là à Chicago, où un bateau d’excursion se retourna à quai : « Pages of words cannot make you see a thing like the Eastland disaster. » [« Des pages de mots ne peuvent vous faire voir une chose comme la catastrophe de l’Eastland. »] L’image et les dix mille mots étaient déjà associés, et attribués à Brisbane, six ans avant la première publicité de Barnard.
La publicité de Barnard de 1927 peut encore être lue dans Printers’ Ink du 10 mars 1927. Elle fut placée par la Street Railways Advertising Co. et signée par le directeur national de la publicité de cette société ; son exemple était une carte publicitaire de tramway pour la Royal Baking Powder disant « Make a Cake for Bobby » [« Faites un gâteau pour Bobby »] : « It reminded all mothers every day of a sure way to give a treat to their own children. » [« Elle rappelait chaque jour à toutes les mères un moyen sûr de faire plaisir à leurs propres enfants. »] A Picture’s Worth, la page de D. H. Hepting à l’université de Regina qui retrace la trace imprimée de cette histoire, identifie Frederick R. Barnard comme ce directeur national de la publicité, et situe le texte antérieur aux pages 96 et 97 du numéro du 8 décembre 1921, où il était question de publicité sur les tramways.
Cette même page explique comment Barnard finit par être crédité de « mille mots » plutôt que des « dix mille » qu’il avait réellement écrits. Le Home Book of Proverbs, Maxims and Familiar Phrases de Burton Egbert Stevenson consigna les deux publicités à la page 2611, mais cita la version de 1927 de façon erronée, et le Bartlett’s Familiar Quotations reprit la même erreur à la page 782 de sa 16e édition. La formulation que la plupart des gens emploient aujourd’hui doit donc autant à l’erreur d’un dictionnaire de citations qu’à ce que Barnard avait réellement écrit.
La remarque de Tourgueniev citée plus haut est prononcée par Bazarov, qui balaie l’idée qu’un livre servirait mieux un géologue qu’un dessin. La traduction de Constance Garnett, celle qui fit connaître le roman aux lecteurs anglophones, rend la phrase ainsi : « The drawing shows me at a glance what would be spread over ten pages in a book. » [« Le dessin me montre en un coup d’œil ce qui s’étalerait sur dix pages d’un livre. »] C’est là, cinquante ans à l’avance, l’idée même de Brisbane, et cela place le dicton aux côtés de « the camera cannot lie » et de « actions speak louder than words », comme autant d’affirmations sur les limites des simples mots.