Quelle est l'origine de cette expression ?
« Who’da thunk it », que l’on écrit aussi « who’d have thunk it » ou « who’d a thunk it », est une façon délibérément incorrecte de dire « qui aurait pu penser ça ? ». Le verbe estropié est tout l’intérêt de la formule : en remplaçant « thought » par le pseudo-illettré « thunk », le locuteur signale qu’il ne faut pas prendre la surprise trop au sérieux. L’expression sert à exprimer un étonnement sincère teinté d’ironie, mais tout aussi souvent elle n’est que du pur sarcasme envers une évidence que tout le monde aurait pu prévoir. Elle est informelle partout où l’on parle anglais, et pleinement consciente d’elle-même : personne qui dit « thunk » ne croit qu’il s’agit d’un vrai passé.
Quelle est l’origine de l’expression « who’da thunk it » ?
« Thunk » n’a jamais été un anglais respectable. Le passé de « think » a toujours été « thought », et « thunk » est une erreur volontaire, forgée à des fins comiques sur le modèle de verbes forts comme drink/drunk et sink/sunk. L’Online Etymology Dictionary le décrit comme une forme dialectale ou plaisante créée « par analogie avec drink/drunk, sink/sunk », et note qu’il fut relevé comme forme dialectale du Yorkshire dès 1876, si bien que la plaisanterie s’est peut-être greffée sur un authentique parler régional.
C’est toutefois l’humour américain qui a rendu « thunk » célèbre, et il est arrivé déjà accompagné de cette expression précise. Le plus ancien exemple relevé dans le Green’s Dictionary of Slang provient du Lantern, un journal de La Nouvelle-Orléans, daté du 15 octobre 1887 : « Who’d a thunk it ! ». Les jeux de mots grammaticaux étaient alors un ressort courant de l’humour de la presse américaine, et celui-ci a fait mouche durablement.
Dès les années 1910, l’exclamation était devenue un gag récurrent dans la presse populaire américaine. La revue professionnelle du cinéma Moving Picture World accueillit ainsi une photo publicitaire en 1912 par « Well, who’d a’ thunk it ? », et l’on retrouve des variantes tout au long de la décennie dans Motography, Motion Picture Magazine et Photoplay. La plaisanterie a traversé l’Atlantique et atteint même la haute littérature : dans Ulysse de James Joyce (1922), le personnage halluciné de Virag aboie à Bloom :
Stop twirling your thumbs and have a good old thunk.
[Arrête de tourner tes pouces et fais-toi une bonne petite pensée.]
Le Green’s Dictionary of Slang consigne la stabilisation ultérieure des graphies : « Who’d a thunked it ? » dans une nouvelle de James T. Farrell écrite en 1932, puis la forme contractée « Who’da thunk it ? » dans le New York Age, un journal new-yorkais, en 1936.
L’expression reste populairement associée à Mortimer Snerd, la marionnette de ventriloque à l’air un peu benêt qu’Edgar Bergen fit connaître à la radio américaine à la fin des années 1930. L’étonnement niais de Snerd lui allait à merveille, et il a sans doute contribué à populariser la formule auprès d’un plus large public, mais il n’en est pas l’inventeur : l’expression circulait déjà depuis un demi-siècle avant même sa création. En 1948, RCA Victor répertoriait dans son catalogue un disque de nouveauté intitulé « Who’d a Thunk It », interprété par Helen Carroll et les Satisfiers. L’expression n’a jamais eu besoin d’être ressuscitée depuis : son registre ironique, cette fausse surprise devant l’entièrement prévisible, est aujourd’hui sans doute plus répandu que son emploi sincère. Quand la surprise est réelle, les bookmakers ont depuis longtemps fourni à l’anglais une autre formule : a turn-up for the books.