Quelle est l'origine de cette expression ?
Quelle est l’origine de l’expression « touch and go » ?
« Touch and go » est une expression anglaise assez singulière, car elle a évolué avec plusieurs significations distinctes. Celle citée plus haut est la plus courante aujourd’hui mais, puisque les significations nous éclairent sur les origines, commençons par les énumérer.
Aborder brièvement un sujet avant de passer à autre chose.
Une exécution rapide ou peu soignée, comme dans « Noel Coward a écrit de nombreux traits d’esprit touch and go ».
Une situation précaire, où le moindre écart pourrait provoquer une catastrophe, comme dans « il a failli ne pas survivre à son opération du cœur, ça a été touch and go pendant un moment ».
Ces significations diffèrent mais partagent une structure commune : dans chaque cas, quelque chose retient brièvement l’attention avant qu’une action ne soit entreprise.
À noter : il existe d’autres sens de « touch and go », mais comme ils sont postérieurs et ne peuvent prétendre être à l’origine de l’expression, je les mentionne brièvement avant de poursuivre, touch and go comme aurait pu le dire Latimer (voir plus bas) :
Le nom d’un exercice de pilotage où un avion se pose puis redécolle aussitôt pour un nouvel atterrissage d’entraînement. On appelle cela au Royaume-Uni « circuits and bumps ».
Le nom donné à une personne d’humeur grincheuse et au tempérament vif.
Les premiers emplois de chaque sens de l’expression donnent des indices permettant de savoir s’ils sont apparus indépendamment les uns des autres ou s’ils proviennent d’une source commune.
La première apparition connue de « touch and go » à l’écrit se trouve dans Seven Sermons Before Edward VI, publié en 1869, un recueil de sermons prêchés au jeune roi par le clerc anglais Hugh Latimer en 1549 :
As the text doth ryfe, I wyl touch and go a lyttle in every place, vntyl I come into much. I wyl touch al the forfyed things, but not to muche.
[Au fur et à mesure que les points se présentent, je les évoquerai brièvement pour y revenir plus tard en détail. Je mentionnerai tous les éléments précédents, mais seulement en passant.]
Le sens est clair : Latimer annonce son intention d’aborder brièvement les points qu’il souhaite traiter avant de les développer plus tard. Cela n’est pas sans rappeler le conseil donné aujourd’hui aux orateurs : « dites-leur ce que vous allez leur dire, puis dites-le leur, puis redites-le leur ». En supposant que la publication de 1869 reflète fidèlement les propos de Latimer, c’est donc le sens « aborder brièvement quelque chose » qui est à l’origine de l’expression.
Les Seven Sermons forment un ouvrage assez épais et guère divertissant. Édouard VI n’avait que onze ans à l’époque, et il a dû faire preuve d’une patience considérable pour endurer les prêches interminables et répétitifs de Latimer. Sa successeure, Marie Ire, se montra moins conciliante envers Latimer, qu’elle fit brûler vif en 1555.
Les deuxième et troisième sens sont tous deux apparus au début du XIXe siècle. Le sens lié à une « exécution négligée » était associé notamment au théâtre et se trouve pour la première fois chez Horatio Smith et James Smith dans Rejected Addresses, 1812 :
There is an art in writing for the Theatre, technically called touch and go, which is indispensable when we consider the small quantum of patience, which so motley an assemblage as a London audience can be expected to afford.
[Il existe un art d’écrire pour le théâtre, techniquement appelé touch and go, indispensable si l’on considère la faible dose de patience qu’un public londonien aussi disparate peut offrir.]
Cette version de l’expression semble reposer sur l’idée que les sketches et saynètes théâtrales pouvaient être improvisés et bâclés sans grand effort. Cela évoque l’expression moderne « c’est bon pour le service ». Ce sens peut être vu comme un développement du sens originel chez Latimer : il fait allusion au fait de traiter quelque chose avec peu d’attention.
Le sens le plus courant aujourd’hui, celui de « situation précaire », est apparu peu après, dans une lettre tirée des mémoires du pasteur écossais Ralph Wardlaw, publiés en 1815 :
‘Twas touch and go, but I got my seat.
[Ça a été touch and go, mais j’ai obtenu mon siège.]
Il n’est pas facile de voir comment ce sens de « précarité » aurait pu découler des versions précédentes, aucun lien ne semble exister. Et en effet, il n’y en avait pas. Ce sens tire son origine d’une allusion aux navires ou aux diligences qui frôlaient, respectivement, le fond marin ou les roues d’autres véhicules, avant de poursuivre leur route. Une collision pouvait signifier un désastre, mais un simple frôlement signifiait une échappée belle, et le navire ou la diligence pouvait continuer sa route (« go »). L’amiral W. H. Smyth explique cela dans The Sailor’s Word-Book : an alphabetical digest of nautical terms, 1867 :
Touch-and-go, said of anything within an ace of ruin; as in rounding a ship very narrowly to escape rocks, &c., or when, under sail, she rubs against the ground with her keel, without much diminution of her velocity.
[Touch-and-go, se dit de tout ce qui frôle la ruine, comme lorsqu’un navire vire de justesse pour éviter des rochers, etc., ou lorsque, sous voile, sa quille frôle le fond sans que sa vitesse en soit vraiment diminuée.]
Ainsi, le premier usage de « touch and go » revient bien à Hugh Latimer, mais il n’avait pas à l’esprit le sens que nous lui donnons aujourd’hui : pour cela, il faut se tourner vers l’époque des diligences et des voiliers. Voilà une nouvelle qui réjouira sans doute les membres du CANOE, le Comité pour attribuer une origine navale à tout et n’importe quoi.
No laughing matter, une expression elle aussi associée à Hugh Latimer.