Quelle est l'origine de cette expression ?
Une personne qui a été « shafted » a été traitée de façon très injuste : trompée, trahie, exploitée ou privée de ce qui lui revenait de droit. Les salariés se font « shafted » par leurs employeurs, les clients par les petites lignes des contrats, et les supporters de football jureront que leur équipe a été « shafted » par l’arbitre. Le mot est familier, avec une pointe d’agressivité, mais il n’est plus vraiment ressenti comme obscène et la presse britannique l’emploie librement. Il appartient à une petite famille d’expressions apparentées : to shaft someone, to get the shaft et to give someone the shaft.
Quelle est l’origine de l’expression « shafted » ?
« Shaft » est un vieux mot anglais désignant tout ce qui est long, droit et rigide : le corps d’une flèche ou d’une lance, plus tard le manche d’un outil, le timon d’une charrette, le puits d’une mine. Deux de ses ramifications nourrissent l’expression moderne. La première est anatomique : le Green’s Dictionary of Slang recense « shaft » comme argot désignant le pénis dès 1611, lorsque le poète John Davies de Hereford fit ce jeu de mots : « Many Archers do as good, and pricke with Shaftes as low » (« Beaucoup d’archers font tout aussi bien, et piquent avec leurs flèches tout aussi bas »). La seconde vient de la flèche elle-même, qui a donné à l’anglais littéraire ses « shafts » figurés d’esprit, de satire et de moquerie, des mots acérés décochés vers une cible.
Le sens lié à la flèche fournit la première trace connue de « the shaft » comme quelque chose de désagréable qui vous tombe dessus. La citation la plus ancienne relevée par Green’s est tirée de Beef, Iron and Wine (1916) de Jack Lait, un recueil de chroniques de journaux de Chicago. Un journaliste chevronné entame une requête auprès du rédacteur en chef par « I’ve been thinking » (« J’ai réfléchi »), ce à quoi l’éditeur répond d’un ton sarcastique que cela seul ferait déjà un article en une, et le journaliste poursuit, selon les mots de Lait, en « sidestepping the shaft » (« esquivant le trait »). Le shaft y désigne encore une remarque acérée à éviter plutôt qu’un acte de trahison, mais l’image de la victime et du projectile est déjà en place.
Le sens moderne, tromper ou trahir quelqu’un, apparaît au milieu du vingtième siècle aux États-Unis. Le premier exemple du verbe relevé par Green’s provient du roman noir de Mickey Spillane, The Long Wait (1951) : « She’s going to have more on her mind than trying to shaft you » (« Elle aura d’autres soucis en tête que de chercher à te doubler »). À la fin de cette décennie, l’expression prospérait déjà comme argot étudiant. Un article de 1959 sur l’usage sur les campus, publié dans la revue American Speech, rapportait que lorsqu’un étudiant volait la petite amie d’un autre, « the loser gets the shaft (sometimes with barbs), the purple shaft, or the maroon harpoon » (« le perdant se prend le shaft, parfois avec les barbes, le shaft violet, ou le harpon marron »).
À cette époque, l’image derrière l’expression était passée de l’archerie à quelque chose de plus cru. Le Dictionary of American Slang (1960) de Harold Wentworth et Stuart Berg Flexner l’explicitait ainsi : « the image is the taboo one of the final insult, having someone insert something, as a barbed shaft, up one’s rectum » (« l’image est celle, taboue, de l’insulte ultime, se faire insérer quelque chose, tel un trait barbelé, dans le rectum »). Être « shafted », en termes crus, c’est être violé, la flèche et l’ancien argot anatomique se rejoignant en une seule et même indignité. La formulation maintient l’obscénité à une distance respectable, ce qui explique peut-être pourquoi elle s’est si facilement diffusée dans le langage courant.
L’expression est restée largement américaine pendant une génération avant de se répandre dans le monde anglophone. Les citations de Green’s l’attestent en Australie dès 1985, lorsque Barry Humphries évoqua « a type of ex-pat Australian journo who gets off on shafting his old mates back home » (« une sorte de journaliste australien expatrié qui prend plaisir à trahir ses anciens amis restés au pays »), puis dans la presse britannique à la fin des années 1990 : l’Observer, en 1999, écrivait par exemple « The same man shafted him over a policy » (« Ce même homme l’a trahi au sujet d’une politique »). Aujourd’hui, au Royaume-Uni, elle est totalement naturalisée, devenue le mot familier standard pour se retrouver du mauvais côté d’un stitch-up. Quand la manœuvre touche à l’argent, l’anglais propose la version indignée du daylight robbery.