Quelle est l'origine de cette expression ?
Quelle est l’origine de l’expression « Double Dutch » ?
L’anglais compte une multitude d’expressions contenant le mot « Dutch » (« néerlandais » ou « hollandais ») ; ce n’est guère surprenant puisque les Pays-Bas ne sont séparés de l’Angleterre que par quelques kilomètres de mer. On ne trouve pas autant d’expressions avec « French » (« français »), alors pourquoi cet intérêt particulier pour « Dutch » ? Deux raisons : le commerce et la guerre.
Double Dutch ? Une fois ne suffit-elle donc pas ?
L’Angleterre et la Hollande (nom que la plupart des gens donnent aux Pays-Bas) partagent une tradition commerciale maritime dynamique et étendue qui remonte au XVIe siècle. L’Angleterre importait de nombreuses marchandises de Hollande et leur donnait des noms « Dutch ». La première de ces importations fut la « Dutch sauce », que nous appelons aujourd’hui sauce hollandaise. Claudius Hollyband y fait référence dans le French Schoole Maister, en 1573 :
Will you eate of a Pike with a high dutche sauce? [Voulez-vous manger du brochet avec une sauce hollandaise relevée ?]
Bien d’autres exemples suivirent :
Dutch cheese (fromage hollandais) : première utilisation en 1700. Dutch barn (grange hollandaise) : 1742. Dutch hoe (binette hollandaise) : 1742. Dutch oven (four hollandais) : 1769.
Les guerres anglo-néerlandaises des XVIIe et XVIIIe siècles furent particulièrement acrimonieuses, même selon les standards habituels de la guerre. À la suite de ces conflits, les Anglais se mirent à tenir les Hollandais en très basse estime, ce qui explique la multitude d’expressions anglaises qui les dépeignent sous un jour peu flatteur, souvent comme des pingres ou des ivrognes. Le fil conducteur de toutes ces expressions péjoratives en « Dutch » est que tout ce qui est « hollandais » est l’exact opposé de ce qu’il devrait être. En voici quelques exemples :
Dutch bargain (marché hollandais) : une affaire conclue alors qu’on est affaibli par la boisson, attesté dès 1654. Dutch defence (défense hollandaise) : une défense juridique dans laquelle l’accusé cherche la clémence en trahissant frauduleusement d’autres personnes, 1749. Dutch comfort (réconfort hollandais) : un réconfort bien maigre, valable seulement parce que les choses auraient pu être pires, 1796. Dutch metal / Dutch gold (métal ou or hollandais) : un alliage bon marché imitant l’or, 1825. Dutch courage (courage hollandais) : un courage brutal induit par l’alcool, 1826. Dutch treat (traitement hollandais) : ce n’est pas vraiment une invitation, puisque chacun paie sa propre part, 1887.
« Double Dutch » vient s’ajouter à cette liste. Les guerres anglo-néerlandaises appartiennent à un passé lointain et tout le monde est aujourd’hui en bons termes, mais on peut à ce stade évoquer une autre raison pour laquelle les Anglais ont si longtemps entretenu ces stéréotypes hostiles envers les Hollandais : le lien avec les rivaux militaires du XXe siècle, les Allemands. À l’origine, « Dutch » était le nom générique désignant à la fois les Allemands et, comme on les appelait officiellement, les « Hollanders ». Le « High Dutch » désignait la langue de l’Allemagne du Sud, et le « Low Dutch » celle des Pays-Bas.
« Double Dutch » est en réalité un synonyme de « High Dutch » et constitue donc, à l’origine, une insulte visant les Allemands plutôt que les Hollandais, bien que cette distinction ait sans doute échappé au marin anglais moyen du XVIIIe siècle. Charles Dibdin fut le premier à évoquer l’incompréhensibilité de cette langue, dans ses Collected Songs, en 1790 :
Why, I heard our good chaplain palaver one day, About souls, heaven, mercy and such; And, my timbers! what lingo he’d coil and belay,- Why, ‘twas just all as one as High Dutch. [Eh bien, j’ai entendu notre bon aumônier discourir un jour, à propos des âmes, du paradis, de la clémence et autres sujets ; et, ma parole, quel charabia il enroulait et amarrait, c’était exactement comme du High Dutch.]
La plus ancienne occurrence de « double Dutch » que l’on ait trouvée figure dans Travels of Four Years and a Half in the United States of America de John Davis, en 1803, où l’auteur s’adresse en gallois à un collègue :
“Mr Adams - What devil language is that? Is it double Dutch coiled against the sun?” [« M. Adams, quelle diable de langue est-ce là ? Est-ce du double Dutch enroulé à contre-sens du soleil ? »]
L’image de l’enroulement évoquée dans ces deux citations fait référence à la manière d’enrouler les cordages. Les marins appelaient l’enroulement dans le sens antihoraire « coiling against the sun » (enrouler à contre-sens du soleil). Cette pratique était généralement mal vue, ce qui suggère que « double Dutch » était l’équivalent linguistique d’un cordage mal enroulé. La plupart des premières citations de « double Dutch » emploient d’ailleurs la forme complète « double Dutch coiled against the sun ». On peut donc affirmer sans risque que « double Dutch » signifiait « du Dutch déformé et tordu » plutôt que « du Dutch, deux fois plus ».
De nos jours, le terme informatique « reverse Polish » (notation polonaise inversée) en est venu à symboliser lui aussi l’incompréhensible. En réalité, la notation polonaise inversée est un système structuré permettant les calculs machine, sans place pour l’interprétation ou l’ambiguïté. Beaucoup la trouvent malgré tout déroutante.
« Double Dutch » désigne également un jeu de saut à la corde pour enfants, utilisant deux cordes. Alice Gomme y fait référence dans The Traditional Games of England, Scotland, and Ireland, en 1894. Ce jeu se pratique encore aujourd’hui, dans la rue comme en compétition, le plus souvent aux États-Unis, où le saut à la corde porte le nom plus descriptif de « jumping-rope ».