Quelle est l'origine de cette expression ?
Quelle est l’origine de l’expression « Dog in the manger » ?
Ce fameux chien de la mangeoire, qui s’installait dans la mangeoire non pas pour manger le foin qui s’y trouvait mais pour empêcher les autres animaux d’en profiter, est généralement présenté comme une invention du conteur grec Ésope (vers 600 av. J.-C.).
On attribue volontiers cette expression à Ésope, sans se soucier du fait que son existence même n’est pas prouvée.
Beaucoup de fables attribuées à Ésope datent en réalité de bien avant le Ve siècle av. J.-C., et les chercheurs modernes accordent peu de crédit à l’idée que les fables d’Ésope, telles que nous les connaissons aujourd’hui, aient été écrites par lui. Les récits sur la vie d’Ésope sont vagues et datent de bien après sa mort, et certains chercheurs doutent même qu’un véritable Ésope ait existé. S’il a réellement vécu, il aurait plutôt été l’éditeur d’histoires grecques et sumériennes antérieures que leur auteur.
Aucun écrit d’Ésope ne nous est parvenu sous quelque forme que ce soit. Pourtant, on peut trouver dans n’importe quelle librairie un exemplaire des « Fables d’Ésope », et cela, plus que pour tout autre livre, on le doit largement à l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles. Après la production de la Bible de Gutenberg dans les années 1450, les imprimeurs européens se sont mis en quête d’autres œuvres à publier. Quel meilleur moyen d’instruire le peuple que de lui offrir les fables morales et édifiantes d’Ésope ? L’imprimeur allemand Heinrich Steinhowel s’attela à la tâche et publia la première version allemande en 1480. La première version anglaise suivit peu après, lorsque Caxton adapta la version allemande en anglais en 1484.
Il semble que Steinhowel ait jugé les fables d’Ésope pas tout à fait assez édifiantes, puisqu’il ajouta lui-même « Dog in the Manger » dans sa version de 1480. Aucune mention de cette histoire ne figure dans les descriptions grecques des fables, dont certaines remontent au IVe siècle av. J.-C. Bien qu’absente du corpus d’Ésope, l’histoire elle-même est ancienne : on la retrouve citée dans plusieurs textes grecs anciens, ainsi qu’en anglais dans la Confessio Amantis de John Gower, vers 1390 :
Though it be not the hound’s habit To eat chaff, yet will he warn off An ox that commeth to the barn Thereof to take up any food.
[Bien que ce ne soit pas dans l’habitude du chien de manger la paille, il n’en écartera pas moins un bœuf qui viendrait à la grange pour y prendre quelque nourriture.]
La première référence précise à « a dog in a manger » est assez ancienne : on la trouve pour la première fois dans A dialogue against the feuer pestilence de William Bullein, en 1564 :
“Like vnto cruell Dogges liyng in a Maunger, neither eatyng the Haye theim selues ne sufferyng the Horse to feed thereof hymself.”
[Comme de cruels chiens couchés dans une mangeoire, qui ne mangent pas le foin eux-mêmes et n’en laissent pas non plus le cheval se nourrir.]
« Dog in the manger » s’emploie encore aujourd’hui de façon allusive pour désigner tout comportement mesquin, celui du rabat-joie qui gâche le plaisir des autres. Et si l’on en croit les recherches sur Google, on a tout autant de chances de tomber sur la variante « Dog in the manager », une version pour le moins surréaliste qui a échappé même à l’inventif Steinhowel.