Quelle est l'origine de cette expression ?
Dire « colour me shocked », c’est demander qu’on vous attribue l’étiquette de n’importe quel adjectif placé ensuite : considérez-moi comme choqué. Le gabarit accepte n’importe quel adjectif, colour me surprised, impressed, sceptical, mais dans la pratique il est presque toujours employé sur un ton pince-sans-rire. « Colour me shocked » signifie le plus souvent que le locuteur n’est pas choqué du tout : le politicien a rompu sa promesse, la suite du film est pire que l’original, et l’orateur avait tout vu venir. Dit au premier degré, cela peut être sincère, mais c’est la lecture ironique qui domine largement aujourd’hui.
D’où vient l’expression « colour me shocked » ?
La construction est américaine et peut être datée avec une précision inhabituelle du début des années 1960. Sa source est le livre de coloriage pour enfants, qui portait depuis longtemps des légendes instructives indiquant à l’enfant quel crayon choisir : colorie le chien en marron, colorie le ciel en bleu. En 1962, cette convention enfantine est entrée en collision avec la satire politique. Le JFK Coloring Book du dessinateur Mort Drucker, une parodie de la Maison-Blanche de Kennedy destinée aux adultes, est resté 14 semaines en tête de la liste des best-sellers du New York Times, avec des légendes telles que « Color him red, white, and blue » [Colorie-le en rouge, blanc et bleu] pour le Président et « Color her beautiful » [Colorie-la en belle] pour la Première dame. Les livres de coloriage pour adultes se sont vendus cette année-là pour environ un million de dollars et, bien que le genre se soit éteint après l’assassinat, la formule des légendes s’était déjà installée dans la langue.
La même année a offert au procédé une vitrine sentimentale. La chanson déchirante de John Kander et Fred Ebb, « My Coloring Book » (1962), met en scène une femme abandonnée invitant l’auditeur à colorier les ruines de sa liaison amoureuse, chaque élément dans une teinte bien sombre. Elle est entrée deux fois au classement cet hiver-là, interprétée par Sandy Stewart puis Kitty Kallen, et a également fait l’objet d’un des premiers enregistrements de Streisand. Streisand a entretenu cette association : son album de 1966 Color Me Barbra, sorti en parallèle de sa première émission spéciale en couleur (CBS, le 30 mars 1966), a atteint la troisième place des ventes aux États-Unis et a exposé ce jeu de mots à un très vaste public.
À cette époque, « Color me… » était devenu une véritable mode de titre, du film gore de Herschell Gordon Lewis Color Me Blood Red (1965) au single primé aux Grammy Awards des Winstons, « Color Him Father » (1969). Détachée de la boîte de crayons, l’expression s’est installée dans le langage courant comme une façon de s’étiqueter soi-même avec un état d’esprit, et elle était devenue un argot d’adolescents à la fin des années 1980. Dans le film Heathers (1989), Heather Duke accueille une pétition par « Color me stoked » [Colorie-moi enthousiasmée]. Quelque part en chemin, la version pince-sans-rire a pris le dessus, et « colour me shocked » est devenue la formule type de la fausse surprise. Les auteurs britanniques ont repris la construction en l’adaptant orthographiquement, même si elle conserve un léger accent américain. La couleur vient ici d’un crayon, et non de la famille plus ancienne d’idiomes liés aux drapeaux et à l’héraldique, comme nail your colours to the mast.